Transformation écologique, services publics, communs : c’est l’heure d’oser !

Nous vivons aujourd’hui un moment dramatique, où chaque jour apporte sa cohorte de morts du covid-19. Morts du virus, oui, mais morts aussi du productivisme d’un système économique mondialisé, dont on voit chaque jour les ravages sur les écosystèmes naturels, qui ont mis l’être humain en contact avec des espèces animales chassées de leur milieu naturel. Morts aussi de l’incurie de gouvernements qui, comme en France, ont asphyxié l’hôpital public pendant des années en le soumettant à la rigueur financière, sourd aux alarmes des personnels, et qui tente aujourd’hui d’en faire porter la responsabilité sur le simple citoyen.

L’écologie d’un côté, le service public, de l’autre. Nos sociétés sont confrontées aujourd’hui à un grand défi, qui touche à la vie elle-même. Je dis « nos sociétés », mais on voit bien que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, et que la responsabilité des catastrophes qui se multiplient incombe à ceux qui dominent ce monde, et l’exploitent jusqu’au dernier litre de pétrole : les grands capitalistes et leurs gouvernements.

I – Nous ne voulons pas du capitalisme « vert », nous voulons construire une nouvelle civilisation !

Trop souvent, lorsqu’on parle d’écologie, on pense « environnement », c’est-à-dire les rapports de l’être humain avec son milieu. On est, certes, conscient des « dégâts du progrès », mais on pense y remédier en rendant le système plus « vertueux », grâce au progrès technique.

C’est ainsi qu’est née au début des années 70 le « développement durable », avec les politiques mises en œuvre par le ministère de l’Environnement naissant pour réduire les impacts des aménagements ou les compenser, sans pour autant remettre en cause le modèle de développement lui-même. Par la suite, a surgi la question des gaz à effet de serre (GES) et du changement climatique, qui n’a pas pour autant empêché la relance massive du programme autoroutier, l’espoir étant placé dans la technologie des véhicules ; puis, pour l’industrie, a été mis en œuvre un marché des droits à polluer, qui s’est révélé un fiasco et parfois une bonne affaire pour les pollueurs, les droits étant gratuits et leur distribution généreuse.

Le ralentissement de la croissance se confirmant, accompagné, lors du tournant libéral d’une répartition des ressources au détriment des salariés, le rêve de la « société de consommation », né au moment des « 30 glorieuses » en a pris un coup. Le secteur de l’environnement a été présenté comme un marché prometteur dans toutes sortes de domaines, économies d’énergie, dépollution, traitement des eaux, etc., donnant un visage attrayant à ce qui s’appelait désormais « transition écologique », qui prendrait le relais de secteurs économiques en déclin. Et qui permettrait d’entretenir le mythe de la société de consommation, menacé par les politiques d’austérité et par l’externalisation d’une partie de la production dans les pays à bas salaires.

Mais le capital financier est impitoyable! La « croissance verte » a du mal à s’imposer, les bénéfices sont meilleurs ailleurs, dans les industries extractives notamment où les banques continuent à investir massivement. Et quel intérêt pour le capital, de s’investir dans les biens durables, alors que l’obsolescence programmée permet d’élargir le marché.

Le jeu aujourd’hui est mondial, les pays sont mis en concurrence les uns avec les autres, les gouvernements défendent les grandes firmes dont leurs membres sont souvent issus, il n’y a guère de forces capables de leur résister, encore moins pour arracher des conquêtes.

Les accords de Paris sur le climat n’ont pas empêché la poursuite des émissions de GES à l’échelle mondiale. La destruction des forêts se poursuit allègrement, la 6ème extinction de masse des espèces est en marche, et, avec la pandémie, on expérimente une « décroissance capitaliste », avec ses morts, ses attaques contre les protections du code du travail, un « état d’urgence sanitaire » renforçant la surveillance sociale et le pouvoir exorbitant de l’administration, et destiné à durer.

Derrière la « déclaration de guerre » au virus, c’est en réalité la lutte des classes qui se poursuit, encore plus dure qu’avant pour le peuple.

Oui, il y a état d’urgence, car l’humanité est en danger. Et les responsables sont ceux qui dominent et gouvernent le monde !

Oui, il y état d’urgence, et c’est aux peuples de se lever pour la construction d’un monde meilleur, en rupture avec le système actuel et avec ses valeurs. Pas un semple changement politique, un changement de civilisation.

II – L’écologie sociale, au centre du projet de transformation

Il est important de clarifier la notion de « transition écologique , qui est devenue une tarte à la crème et même le titre d’un ministère du gouvernement Macron, qui manie plus le discours que l’action, et qui ne dépasse pas un vague environnementalisme, un simple verdissement du capitalisme qui ne doit pas effrayer les lobbies.

L’écologie, c’est toute autre chose. Je cite ici Murray Bookchin2 : l’écologie « n’est pas l’environnementalisme, qui ne remet pas en cause la domination de la nature par l’être humain. L’écologie traite de l’équilibre dynamique de la nature, de l’interdépendance du vivant et du non-vivant et donc aussi des rapports entre l’humanité et les autres espèces et avec le substrat inorganique de l’environnement biotique … D’un point de vie critique, l’écologie révèle dans toute sa portée le déséquilibre résultant de la rupture entre l’humanité et le monde naturel ».

Ce processus est déjà ancien « l’homo sapiens a lentement et laborieusement transformé l’environnement naturel dont il est issu en un environnement social propre et unique. Ces deux points étant entrés en interaction au cours de phases évolutives extrêmement complexes, il est devenu aussi indispensable de parler d’écologie sociale que d’écologie naturelle… L’écologie sociale est la science des rapports naturels et sociaux au sein de communautés et d’écosystèmes ».

Dès les années 1980, Bookchin soulignait que « L’une des contributions les plus importantes de l’écologie sociale au débat écologique actuel est peut-être l’idée que les problèmes fondamentaux qui opposent la société et la nature émergent au sein même du développement social, et entre la société et la nature. En d’autres termes, les divisions entre les sociétés et la nature ont leurs racines les plus profondes dans les divisions au sein du domaine social, à savoir les conflits profonds entre les humains, qui sont souvent obscurcis par notre utilisation générique du terme « humanité ». » Ces propos sont toujours d’actualité !

Les bouleversements extrêmement rapides et irréversibles que l’on observe ces dernières décennies dans la nature, sous l’effet de notre système économique, accompagnent une mondialisation du capitalisme débridé, où tout est devenu marchandise dans un monde homogénéisé, où la vie de l’être humain passe après les affaires3 , où les pays qui se disent démocratiques gouvernent dans un perpétuel état d’urgence, sous la protection de la police. L’économie règne partout, l’individu appauvri4 est devenu un simple consommateur, on invoque en permanence le dieu « PIB » pour entretenir la flamme des « 30 glorieuses ».

Les « lois » de ce système capitaliste : exploitation du travail, hiérarchie et domination – de l’homme sur la femme, du blanc sur le « racisé », du patron sur le salarié… – homogénéisation, appuyées sur les valeurs de compétition, de concurrence, de possession sont, à proprement parler, contre-nature, car la nature connaît la coopération, la symbiose, elle développe une capacité d’auto-création lui a permis de développer au fil du temps des formes de vie plus complexes, dont l’être humain fait partie.

D’où la nécessité d’adopter de nouveaux modes de pensée et d’action, en harmonie avec la réalité du monde naturel5 et de constituer des communautés humaines sur des bases non hiérarchiques et de démocratie directe. Pour Bookchin, ces communautés doivent être « enracinées », intégrées de façon fonctionnelle – et pas seulement « situées » dans leurs écosystèmes – « ces choix impliquant des orientations très différentes en ce qui concerne les techniques, les éthiques et les institutions sociales ».

Portées par le mouvement des Territorialistes né il y a quelques années en Italie, des initiatives vont dans ce sens, à partir d’une critique de la métropolisation créée par le capital financier et soutenue par les gouvernements, au nom de la compétitivité6 . Ces expériences se posent en alternatives à la métropolisation, et porteuses d’un mode de vie et d’action en harmonie avec l’écosystème7. Elles présentent un caractère éminemment politique, car elles produisent un imaginaire qu’Emmanuel Faburel résume ainsi ; « habiter plus que consommer, coopérer plus que concurrencer, autogérer plus que posséder », concluant par « voici par l’écologie populaire et ses enjeux existentiels, ce que seraient les communs du post-urbain » . On peut noter que cette vision rencontre celle du « buen vivir » des cultures andiennes en Amérique latine.

Le caractère de communs de ces démarches réside dans le fait qu’elles sont le fait des habitantes de ces territoires, qui décident en commun des règles qui vont s’y appliquer. Elles s’inscrivent dans le projet politique du « municipalisme libertaire », où les communes, armatures institutionnelles du programme d’écologie sociale, doivent en s’organisant en confédérations, se substituer à l’appareil d’Etat.8

III – Pour un grand retour du politique et son appropriation par les habitant.e.s

Dans notre société de marché où l’économie est devenue centrale, réduisant des débats à des choix techniques, les services publics et ces nouveaux « communs » issus des territoires constituent des prises à saisir pour reprendre pied dans la politique et commencer à construire une alternative, qui ne peut être qu’écologique et sociale.

S’agissant des grands services publics, ceux que nous défendons pied à pied depuis des années dans nos manifestations, force est de constater que le vent a tourné depuis leur création. L’Etat libéral en est devenu le fossoyeur, et il n’y va pas de main morte : baisse des moyens financiers, suppression des postes, attaques contre les statuts, ouverture à la concurrence… avec au bout du voyage la privatisation. Regardez ce qui s’est passé pour les autoroutes ! Regardez surtout ce qu’il a fait à l’hôpital public. Et maintenant, regardez Macron faire acte de contrition, versant des larmes de crocodile… les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, comme dit le proverbe. Sarkozy, lui-aussi, avait fait très fort en 2008 contre les banques, on a vu la suite…

Oui, il faut défendre notre Sécu, nos services publics, leur redonner des moyens pour répondre aux besoins de chaque territoire, les sortir des griffes de la concurrence et d’une gestion purement financière, cesser de désigner leurs personnels comme des privilégiés et reconnaître le sens du collectif et de la solidarité qui les anime, poussé à l’extrême lors des grandes crises.

Ces services, notamment les « grands services »9 qui irriguent l’ensemble de notre territoire, doivent retrouver leur mission originelle et leurs valeurs. Leur développement doit permettre d’élargir le champ de la gratuité et, lorsqu’ils sont payants, appliquer une tarification plus juste socialement et écologiquement10 . Pour cela, il n’est pas possible de les laisser aux mains de l’Etat, et de sa technocratie. Il s’agit de les mettre entre les mains des citoyens, de les « transformer » en institutions du commun »11 . A l’instar de la Sécurité Sociale, dont le conseil d’administration à sa création était composé en majorité de salarié.e.s et d’usager.e.s et dont la philosophie, comme disait Ambroise Croizat, était «  cotiser selon ses moyens, recevoir selon ses besoins ».

Ces services seront gérés au plus près du terrain, seul moyen d’être à l’écoute des besoins et d’assurer la justice entre les territoires. Le mouvement des Gilets jaunes a montré combien nos concitoyen.ne.s y étaient attaché.e.s.

Les services publics devront participer à la grande mutation présentée au chapitre précédent, à la mission de réinsérer les communautés humaines dans leurs écosystèmes. C’est un changement culturel, car chaque politique devra être pensée en fonction de cet objectif. Cela veut dire rejeter les « grands projets inutiles et imposés », renoncer au nucléaire, réduire drastiquement le transport aérien et le transport routier – et pas seulement donner la priorité aux modes non ou moins polluants, bref abandonner le productivisme au profit de la sobriété choisie, privilégiant les liens. De même, les entreprises publiques qui seraient socialisées, devront revoir leur stratégie12. Tous les choix en question sont des choix politiques, ils ne sauraient être laissés à l’ « expertocratie13 », derrière laquelle les politiques aiment bien se réfugier.

Loin de se concurrencer, les grands services publics et les « communs » territoriaux pourront, dans un intérêt réciproque, s’hybrider sur les territoires, où ils se rencontreront et se parleront. C’est ainsi que la culture de la « biorégion » va se diffuser chez les agents des services publics, dont la mission sur le terrain est souvent technique, et accroître encore le sens de leur mission. Une culture d’écologie sociale, non seulement sensible à l’harmonie entre la société humaine locale et la nature, mais aussi construite sur le renforcement du pouvoir d’agir de la personne et sur les assemblées décisionnaires

Peut-être y a-t-il une certaine utopie dans ces perspectives, tant le « mainstream » du capitalisme néolibéral coule dans l’autre sens, ligotant les peuples par des constitutions qui « inscrivent dans le marbre » la « concurrence libre et non faussée » et des traités commerciaux qui abaissent les normes sociales, environnementales, sanitaires.

Alors, reprendre la main sur les services publics, impossible ?

Redécouvrir que nous pouvons vivre en symbiose avec une nature, que nous avons trop longtemps méprisée et écrasée, impensable ?

Pas sûr, car beaucoup d’entre nous, les « confiné.e.s », ne veulent pas redémarrer pour recommencer comme avant. C’est peut-être le moment d’oser ce qui paraissait hier encore impossible ?

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